Morceaux choisis

Il y a cette campagne vallonnée qui fait tourner la tête aux tournesols ; et au milieu de cette campagne, une maison ; ce genre de maison où l’on se sent chez soi, quel que soit notre “soi”.

Il y a dans cette maison, mes amis de vingt ans. Vingt-et-un ans pour être précis. Le temps d’un week-end, on a bu du rouge-qui-caresse-la-nuque sur fond de musiques d’avant. On s’est rappelé des souvenirs et on en a fabriqué d’autres, aussi. Pour nous aider, nous avions une petite armée composée d’enfants de 8 à 15 ans, en âge d’assurer la relève en fous-rires et histoires racontées tout bas.

L’été glissait entre nos doigts, alors pour le retenir, on a sorti le rosé-qui-tape-un-peu. On a parlé fort et rit gras, pour couvrir l’absence de celle qui faisait de nous des adultes en nombre impair… Il manquait ses éclats de voix, son auto-dérision et son humour tranchant et pourtant… Pourtant, elle était tellement là.

Le cœur meurtri, intérieur nuit,

A l’heure des angoisses infinies

Je roule vers toi, musique à fond

Je sens déjà tes baisers blonds.

Mon cœur s’emballe et j’accélère,

Je brûle les feux, tombeau ouvert.

Enfin ta rue, cœur dans le brouillard

Est-il trop tôt ou bien trop tard ?

Poussée de fièvre, lame de frissons

Mes pas, mon cœur, à l’unisson.

Mon doigt qui tremble sur la sonnette Je guette tes pas sur la moquette.

Trouver tes bras, noyer mes yeux

Sentir ton cou, cœur amoureux.

Coller ma peau contre la tienne

Oublier comme la vie est chienne.

Peurs envolées, cœur en bouteille

Me laisser prendre par le sommeil.

Ouvrir les yeux, douceur du soir,

Nos cœurs sourient dans le miroir.

Parfois il n’est question que d’un pas, un tout petit pas. 

Pourtant les forces nous manquent. Et l’envie aussi. Renoncer à des douleurs familières, à des souffrances apprivoisées, pour trouver quoi ? Le bonheur est si fatigant. C’est un exercice exigeant qui ne tolère pas la paresse. Il nécessite une hyper vigilance : à chaque instant, il nous faut veiller sur lui pour ne pas qu’il s’échappe au hasard d’une porte entrebâillée ou d’un sourire un peu crispé.

Le bonheur peut être amnésique voire antipathique : dans son incitation à nous renier, à faire preuve de condescendance à l’égard de notre ancien moi. Ce moi qui, il n’y a pas si longtemps, avait cessé de nager à contre-courant pour se laisser flotter les yeux grand ouverts.

Dans la pénombre.

C’est la fin…

D’un jour et d’un été. Demain la machine à laver avalera des kilos de linge, les cartables traineront dans l’entrée, les maillots de bain seront rangés en haut des armoires. Il faudra coller les étiquettes et recouvrir les livres, resynchroniser mes mails pro sur mon téléphone et voir le compteur s’affoler pour dépasser les 300 ou 400 mails non-lus.

C’est la fin d’un été étrange qui a abrité des renoncements, des découragements sur fond de profondes remises en question. J’ai lu, marché, nagé, mordu dans des abricots, observé, fermé les yeux, bu du rosé, lu encore, serré mes enfants dans mes bras et joué à la « police de la mer » avec mes neveux. J’ai écrit aussi, le début du roman numéro deux, alors que le premier continue son chemin dans les maisons d’édition. En suspension… J’ai tenté de tromper l’attente. Je n’ai trompé que moi.

 

C’est la fin des longues soirées à respirer le vent.

J’aurais eu besoin de m’accrocher à des certitudes, mais je n’ai trouvé sur mon chemin que des questionnements, du doute, de l’instable. Sans doute était-ce lié à cette grosse, très grosse fatigue, dans laquelle je suis restée engluée. J’avais imaginé pouvoir m’en débarrasser en pleine mer au cours d’une séance de plongée ou qu’elle allait fondre au soleil pendant que je dévorerais des romans de la rentrée littéraire. Mais non, elle est restée pendue à mon cou, lestant chacun de mes enthousiasmes, abîmant chacune de mes envies, me privant de sommeil la nuit, me refusant des siestes le jour.

C’est la fin alors que tout recommence…

Fini le rythme indolent, les heures paresseuses et le temps qui s’étire. A la question : « bien reposée ?» qui me sera posée cent fois, je répondrai par un hochement de tête, car qui aurait envie d’entendre que non, je ne me sens pas « d’attaque ».

Je dors mal, je ris mal, je respire mal.

Mon objectif pour ces prochains mois est de tenir. Je vais faire le dos rond, encaisser l’agressivité et les exigences accrues des clients, tenter de gérer au mieux mes angoisses suscitées par le contexte géopolitique instable et notre planète qui brûle et déjà ça, cela s’annonce compliqué…

Je sens bien que c’est la fin de quelque chose mais le début de rien. Un entre-deux instable peuplé de doutes et de remises en question. Une rentrée en zone de turbulences.

« – Tu viens te baigner Maman? »

Je fais semblant de n’avoir rien entendu pour glisser dans le sommeil. Allongée sur ma serviette, je sens soudain ton souffle dans mes cheveux pour chasser une mèche prisonnière de mes cils ; la douceur de tes doigts qui parcourent mon bras pour chercher ma main.

Et ta voix, décidée, qui insiste : « Tu viens te baigner, Maman? ». J’attrape ta main et me redresse. Tu sursautes et laisses échapper un rire. Surtout, capturer ce moment. 

Essayer d’y inclure le bruit des cigales, la beauté du lieu, l’odeur de cette fin d’après-midi. L’enfouir tout au fond, et le convoquer souvent, pour combattre mes doutes et mes angoisses.

Parce que le rire d’un garçon de sept ans, c’est si puissant.

Il est temps de dire au-revoir aux nuages. Traverser le ciel. Respirer la vie. Allumer ses paupières, embraser ses joues. Laisser entrer les rayons, ouvrir ses bras aux embruns et capturer le sable entre ses orteils. Figer les heures, étirer les minutes. Taire cette petite voix qui nous dit « dépêche-toi ».

Il est temps de se gaver de plage. Se repaitre de soleil et d’enfants au sel. Arpenter des châteaux éphémères engloutis par la mer, s’émerveiller lorsqu’au creux d’une paume se découvre un coquillage irisé.

Il est temps de se laisser aller à l’été…